Par Max Bemis, Jacen Burrows, Paul Davidson & Ty Templeton

Marc Spector est un vigilante qui sort la nuit hors de son repaire pour nuire à ceux qui troublent le sommeil des honnêtes gens, épaulé par le moustachu et européen Frenchie. Masqué et capé en Moon Knight, il n’hésite pas à utiliser la force ainsi qu’une batterie de gadgets portant sa marque et son seul nom fait passer un frisson dans la colonne vertébrale des méchants… Marc Spector pourrait être le Bruce Wayne de chez Marvel si il n’avait pas un petit problème, il est atteint de TDI, de trouble dissociatif de l’identité, ce qui le rends quand même plus délicat à fréquenter que le golden boy de Gotham.

En effet, Marc Spector est Moon Knight, mais pas uniquement. Il est aussi le mondain de Wall Street Steven Grant, le sombre Jake Lockley qui s’occupe des basses besognes, mais aussi Khonsou, divinité lunaire égyptienne qui a choisi le mercenaire Spector comme avatar terrestre, protecteur des voyageurs de la nuit… à moins que cela soit une autre invention de son esprit fracturé et malade. En somme, un parfait représentant de ces super héros humains à problème, cher à Stan Lee.

Un matin normal dans la vie de Marc

Moon Knight a été crée par Doug Moench et Don Perlin en 1975 en tant que vilain principal de la série Werewolf by night. Mais devant l’accueil positif du public et l’intérêt des auteurs, le Chevalier de la Lune persista, passa même du côté des « bons » et finit par avoir sa propre série 5 ans plus tard. Contrairement aux poids lourds de l’écurie Marvel, le personnage n’a pas eu de mensuels persistant mais régulièrement, l’éditeur imprime ses nouvelles aventures. De prestigieux scénaristes se sont ainsi attelés à ces multiples et plus ou moins longues apparitions : Chuck Dixon, Brian Wood, Brian Michael Bendis, Warren Ellis ou Jeff Lemire pour ne citer que les plus récents, ce qui démontre que le potentiel protéiforme du personnage attire. Il se rapproche d’autant plus du Batman de DC comics dans la mesure où chaque scénariste peut ainsi y apposer son style, sombre, violent, pop, méta, bizarre, psycho, super héros…

En 2017, au cours de l’événement éditorial Legacy, Marvel confie les rênes de cette nouvelle série à Max Bemis qui, avouons le, aura fort à faire après l’excellent travail de Jeff Lemire.

Mais ce n’est pas ce qui va effrayer Max dont la vie, artistique mais pas que, est particulièrement riche. Chanteur de « Say Anything », présent sur bien d’autres projets, il entre dans l’écriture de comics en 2013 à 29 ans et signe Polarity chez BOOM ! comics, œuvre à succès sur un personnage victime de désordre bipolaire, trouble dont souffre l’auteur lui même. Il a récemment eu une épiphanie religieuse, se considérant « juif mais aussi chrétien » et il semblerait à lecture de son Moon Knight qu’il ait mis un peu de tout ça dedans. Certes le profil peut paraître inhabituel mais Max a de solides bases de lecteurs, et quand on déclare avoir aimé le Vertigo des années 90, on ne peut pas être un mauvais bougre. Tout en respectant énormément le travail de ces prédécesseurs, il désire ainsi y apporter sa marque à son tour, quelque chose de drôlement surréaliste, citant avec admiration le culte Grant Morrison comme référence, Fargo des frères Cohen ou David Lynch.

Et mec, t’es un super héros n’oublie pas..

Et Max tient ses promesses avec un vrai travail sur le ton de son récit. Celui-ci est… inhabituel…grotesque serait le terme qui le définit le mieux. Un mélange de ridicule (les méchants sont des losers et sans doute les personnages les plus drôles du comics), de bizarre (pas facile d’être un super héros schizophrène) mais d’effroyable aussi. Un enfant aux mains de sociopathes, un homoncule de chair, un ex-nazi tortionnaire… les scènes d’horreur ne manquent pas mais, au milieu d’elles.. les apitoiements dramatiquement drôle d’un méchant de second zone, un voyage mental totalement barré ou encore une folie toute monty pythonesque viennent, par exemple, contrebalancer la violence d’un récit où les morts sont légion et le cadre bien sombre (asile, mercenaires, société secrète…). Un mélange de ton donc, aidé par les dialogues, les designs des personnages et un background, tous autant décalés les uns que les autres. A titre d’exemple, un groupe d’individus légèrement taré parvient à mettre la main sur un artefact très puissant… grâce au cousin de l’un d’entre eux qui bosse pour l’AIM, l’une des organisations terroristes majeures de l’univers Marvel.

L’émotion ne manque pas non plus, que cela soit les errements d’un père dépassé ou la profonde pitié pour ces personnages, au final plutôt attachant car trop déphasés pour avoir une place dans la société, ce qui, paradoxalement, va finir par les lier les uns aux autres. J’ai particulièrement apprécié le travail de Bemis sur ce point là, ce qui permets une souplesse d’utilisation de ces personnages, rendant crédible leurs évolutions.

Au final, un espèce de mix qui trouble au début, donne une impression de ne pas trop savoir ce que l’on lit, entre maladresse et malaise mais qui finit étrangement par fonctionner en milieu de lecture, récompensant le lecteur, et ce même si j’ai eu l’impression que Max Bemis se forçait un peu ici ou là pour imposer son style.

Si, si, il va mieux…

Ainsi, le début est intriguant… pas de Moon Knight du tout, une ambiance perturbante d’asile qui d’ailleurs sera le leitmotiv de la première histoire, puis Marc Spector se montre enfin autour d’une retcon (une modification du passé d’un personnage, manœuvre toujours délicate dans les comics) plutôt habile pour lancer enfin le vrai méchant. Ce dernier est un classique du comics, le toujours efficace ordre contre le chaos, ce qui montre que Max a quand même des bagages. Pas mal du tout il faut avouer…d’autant qu’il se paye le luxe de parvenir à être accessible au lecteur non connaisseur tout en sortant de terre (littéralement!) et en utilisant le passé de Spector.

Et si cette première histoire reste non loin des balises, rien n’a pu nous préparer pour la deuxième qui est un pur délire sous psychotropes où les nombreuses trouvailles visuelles rivalisent avec un style scénaristique originale. Cette plongée dans la psyché d’un collectif de pensées hors normes, dominé par un moustachu avec des ailes de papillons qui propose un travail à Moonie, permet ainsi à Bemis de s’éclater avec des concepts hors contexte, comme ce Moon Knight Corps qui s’attaque aux pulsions suicidaires et à la virilité mal placée (sic).

Je vous avais dit qu’il y avait un gars avec des ailes de papillon!

La conclusion du travail de Bemis se fera sur un ultime story arc, écho au passé traumatisant de Marc Spector qui refera surface. Le procédé n’est pas des plus original pour le coup, d’autant que cette nouvelle nemesis intime a été présentée dans ce volume « l’air de rien » dans un numéro sur l’enfance du héros. Mais l’auteur l’enrobe de thématiques intéressantes ce qui sauve cet ennemi de la case « méchant de la semaine ». Ainsi, le fait de s’accepter, de prendre le contrôle et… de respirer un grand coup en somme… sont au centre du parcours de ces personnages, ce qui, d’une manière très habile, permets de clôturer en fait cette maxi série de manière satisfaisante.

Alors oui, certains passages sont un peu alambiqués, les explications sont parfois un peu foireuses, et la schizophrénie de Moon Knight semble …trop facile, s’apparentant à un simple switch entre les personnalités. Oui, çà et là, les concepts de Bemis semblent même trop gros pour lui, comme s’il partait avec une idée (géniale souvent) sans savoir comment la conclure. Mais le travail visible sur cette maxi série ne peut que forcer le respect pour ce jeune auteur.. dont on excusera du coup les quelques faiblesses.

Côté dessins, si de grands noms sont passés au scénario, du côté du graphisme, c’est pas mal non plus : Bill Sienkiewicz, David Finch, Alex Maleev, Declan Shalvey... et c’est Monsieur Jacen « Alan Moore’s Providence » Burrows qui vient compléter la liste. Son style, simple, réaliste mais toujours à la lisière de l’étrange, est un plus indéniable pour le récit perturbant de Bemis. Son travail est ainsi presque invisible mais diablement efficace, toujours entre le normal (enchaînement de cases simples, style presque basique et ennuyeux) et l’horreur (cases ouvertes et explosées, style bien plus exagéré). La deuxième partie est assurée par Paul Davidson qui s’éclate totalement, nous présentant des cases ahurissantes et folles. Il avait déjà commis le très recommandable X-Men Legacy avec Simon Spurrier sur le fils de Charles Xavier et ses innombrables personnalités secondaires, il recommence donc ici à mettre en image le bizarre et le tordu avec un trait appuyé et perturbant mais qui met très étrangement l’humour en valeur. Ty Templeton termine le trio des artistes avec un style cette fois plus en retrait il faut avouer, plus basique mais difficile d’exister entre ces deux comparses.

Nouveaux visages, nouveau style, s’appuyant sur un background mythologique décomplexé (on n’est même plus choqué de voir apparaître Cthulhu…) et surfant sur l’essence du personnage, Max Bemis joue à l’équilibriste et même si il semble tomber à plusieurs reprises, il se raccroche de manière acrobatique et parvient au bout du fil, de manière peu orthodoxe certes mais le spectacle valait le coup d’œil. Bon, ce n’est sans doute pas la métaphore du siècle mais je n’en suis pas mécontent et je vais finir dessus, d’autant que je viens de me rendre compte que j’ai encore écrit plus de 2 pages. Si vous êtes encore là, merci de m’avoir lu.

Moon Knight Legacy : numéros US #188 à 200 regroupés dans deux volumes VF chez Panini Comics sortis en Septembre 2018 et Mars 2019.

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