Les comics d’horreur ne sont pas légion dans le medium et il est vrai que l’exercice peut s’avérer périlleux. Si le cinéma reste efficace avec un accompagnement musical, des jump scares voir une caméra qui bouge partout, si les romans le sont autant en jouant sur notre imagination, moins évident de faire peur ou de poser une ambiance sur papier, avec un enchaînement de cases à la vue de tous.


Cependant, à l’instar notamment d’Alan Moore (Providence), de Jeff Lemire (Gideon Falls), de Grant Morrison (Nameless) ou du grand Richard Corben (Rat God entre autres), Cullen Bunn, associé à Tyler Crook pour la partie graphique, s’y essaye donc avec Harrow County, longue série de 32 numéros US regroupés en 8 tomes, parus chez l’éditeur américain Dark Horse Comics en 2015. A ce jour, seul Glénat a entamé la publication en français mais des seuls 3 premiers tomes. Bunn commence à avoir une carrière prolifique dans le comics, avec une prédilection peut être pour les perso torturés (Magneto chez Marvel, Sinestro chez DC) alors que le Crook a marqué les lecteurs surtout par son travail sur le BPRD de Mike Mignola, le bureau d’investigation du monde d‘Hellboy. C’est ce travail qui a été remarqué par l’éditeur Daniel Chabon qui a eu la lumineuse idée de l’associer à Cullen Bunn.

 

Harrow County, vraiment un titre d’horreur ?

Rendons à César ce qui lui appartient, l’auteur lui même définit son œuvre comme étant un « conte de fée avec des éléments horrifiques », ce qui est sans doute, après lecture, la définition la plus exacte.
La jeune Emmy vit dans une ferme non loin du village avec son père, qui l’élève seul. Elle approche les 18 ans et comme beaucoup de jeunes de son âge dans sa situation, elle est tiraillée entre la curiosité et l’envie de liberté, découvrir le vaste monde ou assumer ses responsabilités d’adulte, rester auprès de son père pour l’aider à la ferme. Hélas, le passé d’Harrow County cache quelque chose de pourri et alors que des choses étranges se passent autour de la jeune femme, beaucoup pensent qu’elle est la réincarnation d’Hester Beck, immonde sorcière qui terrorisa la région avant d’être pendu il y a 18 ans… tout en ayant prophétiser son retour devant les villageois terrorisés !
Une histoire de sorcière donc, un pacte mystérieux et des secrets enfouis, oubliés, qui vont faire basculer la vie d’Emmy dans un cauchemar éveillé, où un monde sombre et inconnu apparaît, où les braves gens sont capables de traîtrise et où tout semble s’écrouler, les repères disparaître, où même l’amie intime ou le gentil pharmacien de la ville pourraient ne pas être ce qu’ils semblent être.

Le décor est vite en place, glauque, sombre, écrasant, où très vite l’espoir de ces vies simples semble avoir disparu, ne laissant que des promesses d’une fin forcément inquiétante. Car malgré les efforts de la jeune Emmy, il semble y avoir toujours quelque chose dans l’ombre pour la pousser vers l’horreur.
L’ambiance est donc l’une des clefs d’Harrow County et pour l’installer, les deux auteurs font preuve d’un talent certain. Le cadre renforce ce sentiment, une ville un peu hors du temps, difficile à situer géographiquement, isolée et où règnent les superstitions d’antan et une place importante de la religion catholique. et pas la plus ouverte. Ce microcosme surnaturel possède ainsi très peu d’unités d’espace, le cocon de la ferme, le village dont on ne sait jamais si il s’agit d’alliés ou d’ennemis, ainsi que l’étrange et indéfinie forêt l’entourant et qui semble tous les enfermer, ce qui donne à la série un puissant sentiment anxiogène.

On peut se rapprocher globalement de l’ambiance tout en secrets du Sleepy Hollow de Burton, de l’oppressant et excellent The Witch de Robert Eggers ou du récent mais puissant Apostle de Gareth Evans. Les classiques-mais-toujours-efficaces sont aussi au rendez vous, arbre maudit, mains décharnées sortant de terre, cimetière oublié, sombre bestiaire hantant la forêt, vieille grange abandonnée, traces de mains ensanglantées, jumeaux maléfiques.
Et c’est ici que je me dois de parler du travail de Tyler Crook qui est sans nul doute un élément déterminant pour plonger le lecteur dans l’histoire. Ce dernier distille donc de son trait cette fameuse ambiance et dispose pour cela de plusieurs armes efficaces.

Premièrement, un soin tout particulier aux expressions des personnages. Ces derniers passent par beaucoup d’épreuves au cours de la série, peur, terreur, joie, souffrance, soulagement, colère, haine, tristesse, solitude. Autant de moments forts que Tyler Crook croque souvent avec brio, associant à son dessin un habile et subtil positionnement de ces acteurs qui accentue le sentiment qu’il veut passer.

Ainsi, un personnage qui s’enfonce et dont le visage disparaît lentement sous ses cheveux, un autre qui domine tout le Comté comme pour le posséder, encore un autre petit et seul devant une forêt démesurément grande sont autant de « petits trucs » qu’utilise le dessinateur pour pousser ces sentiments. Autre point tout bonnement fantastique, les couleurs, par Crook lui même, sont réalisées à l’eau, à l’ancienne donc, loin des pratiques numériques actuelles et c’est un plus indéniable, donnant une image féerique, irréelle, fantomatique au récit, apportant donc la touche visuelle parfaite à cette histoire de sorcières, de magie et d’esprits vagabonds. Le choix de ces dernières fait parti intégrante de cet excellent travail. Peu nombreuses et homogènes, elles donnent une identité visuelle profonde à la série, froid, sombre, pastel, ne brillant qu’en de rares occasions sur des scènes particulières.

Un comics d’ambiance donc mais quid de l’histoire ?

Si le début peut être très (trop?) classique, Harrow County a une force que d’autres n’ont pas. Une suite. A l’image de The Walking Dead, qui développe ce qui se passe après l’infestation zombie, le comics de Bunn persiste au delà de son introduction, son histoire, celle d’Emmy et du reste de la communauté. La fin du premier arc est ainsi révélateur de cet état de fait, après une énième foule en colère voulant pendre la sorcière, il s’installe entre elle et le reste de la population une tentative de vivre ensemble riche en promesses pour la suite.

Celle ci ne déçoit pas, Bunn enchaîne avec des tranches de vies, approfondit ces personnages et glisse lentement vers son fil rouge, pour s’en écarter, puis y revenir, à chaque fois apportant une pierre de plus à une histoire qui monte crescendo vers un climax que l’on devine cataclysmique… un jeu d’équilibriste bien ficelé car la narration ne semble à aucun moment hachée ou artificielle. L’auteur y glisse plusieurs thématiques intéressantes, le passage à l’âge adulte et les responsabilités à assumer, savoir pardonner, accepter, faire des choix, commettre des erreurs, les répéter ou les réparer… autant de points qui humanisent les personnages, les rendent attachants ou détestables. Ces derniers sont un autre point fort du récit, peu nombreux certes, ce qui permets de passer du temps avec chacun d’entre eux et de les faire grossir avec l’histoire. Certains monstres ne le sont finalement pas tant que ça, certaines héroïnes ont des motivations discutables, certains ennemis peuvent être compris et pardonnés. Rien n’est facile ou manichéen à Harrow County et Emmy et Bernice ont un long chemin à parcourir devant elles.

Si nous découvrons le monde d’Emmy par ses yeux au début, ceux ci changent ensuite sur Bernice, son amie, alors qu’Emmy prends une place et un statut tout autre puis l’histoire prends le pas alors qu’elle arrive à son terme et le lecteur devient un témoin impuissant et extérieur. Ce système, là aussi, permets de maintenir l’intérêt du lecteur et le sortir de ses habitudes.

Une narration maîtrisée donc, Bunn agrandit ainsi son univers au 1er tier de l’histoire, justement à un moment où le lecteur pourrait se sentir las d’être enfermé avec une simple sorcière. Les va-et vient autour de l’histoire principale sont ainsi une bonne méthode pour maintenir le lecteur accroché à son comics et ce n’est qu’une autre des stratégies narratives de l’auteur qui semble bien être maître de son histoire.

D’ailleurs, ceci est confirmé dans les différentes interviews de Cullen Bunn. L’ossature globale d’Harrow County était déjà connue de l’auteur, avec quelques points de passage prévus ici ou là. Ceci se ressent donc, tout se tient et semble s’enchaîner naturellement, même les éléments non prévus. Des dires des auteurs, le concept de « la Famille », notamment a été inventé en cours de route et le personnage de Bernice, devenu l’un de leur favoris, a pris une place bien plus importante. Ceci montre que la clef du succès semble résider entre autre dans une entente parfaite entre les auteurs. Cullen Bunn et Tyler Crook semblent ainsi s’être trouvés sur ce titre, chacun apportant sa pierre dans un travail collectif dont la qualité est visible. Pas de baisse de rythme, pas de fausses bonnes idées, pas de sorties de route. Harrow County se tient de bout en bout et mérite même une relecture, le comics étant pavé d’auto références trop subtiles pour être vues à la découverte.

Mais l’horreur dans tout cela ?

Omniprésente, elle est double. Organique avant tout, car l’œuvre n’est pas avare en tripes, sang, viscères et même scènes de cannibalisme difficilement soutenables. Que cela soit l’œuvre de monstres obscurs ou même des hommes, la violence accompagne souvent le chemin d’Emmy et Bernice. Et si celle ci est très visuelle, cela ne dénote pas dans le ton pourtant très réaliste de la série. Mais c’est qu’encore une fois, les compères Bunn et Crook ont bien fait leur taff. Il reste systématiquement une opposition entre le village, plus ou moins sécurisé, rassurant, peuplé de gens « normaux »… et la forêt, les alentours, l’arbre maudit…où se sont perdus esprits et monstres. L’horreur devient plus cérébrale… elle est présente, ancré dans la réalité et pas très loin de nos maisons. Ce monde surnaturel y a quand même son influence et les Hommes ne sont que des Hommes. Cédant à la peur, à l’intolérance, là aussi l’horreur prends plusieurs formes, un père qui veut tuer sa fille, une amie qui devient une meurtrière, des alliés providentiels qui tombent le masque… d’ailleurs, a quelques reprises, le peuple des spectres peut nous sembler plus « humain » et accueillant que nos semblables du village.

L’aspect horrifique le plus puissant de tout reste peut être cette ombre qui s’étend sur Harrow County, celle d’Hester Beck, la sorcière qui a annoncé avec fracas qu’elle reviendrait. Omniprésente sans l’être physiquement, elle occupe les pensées, les peurs ou les espérances de tous… poussant Emmy vers des extrêmes très discutables, ce qui par ailleurs amène à une fin intense, épique et passionnante.

A l’instar d’Hester, la magie a donc une place prépondérante dans le comics. Ici pas de vieilles rombières difformes sur des balais, pas de sabbats païens ou de séduction et dépravation de jeunes mâles. La magie d’Harrow County est de la puissance pure, viscérale, celle qui coule dans les veines et qui peut prendre bien des formes. Lien avec la Nature, nécromancie, contrôle de la réalité, manipulation… les auteurs évitent les clichés habituels certes mais propose une palette de pouvoirs qui peut désarçonner un peu le lecteur. Un pari risqué, d’ailleurs, la « Famille » de sorciers est une idée à double tranchant car certes elle ouvre des perspectives, mais elle ne laisse que peu de place à l’imagination, au mystère autour d’Emmy, de son origine réelle et de sa destinée. Chacun pourra apprécier cet angle ou le considérer out of character.

Et tant que l’on est dans le côté négatif, il faut bien en parler un peu, le comics reste ici et là assez verbeux ou explicatif (peut être le fait qu’il s’agissait d’une nouvelle publiée sur le net à l’origine peut l’expliquer) ce qui ralenti le rythme de lecture. Ce qui est paradoxal car de longues séquences de silence intense parcourent également l’œuvre. De même quelques questions, ou concept, sont laissés en suspens, peut être les rares idées arrivées en cours d’écriture qui n’ont pas pu être développées. D’autant plus dommage que le devenir, par exemple, de ces humains issus de la boue par la magie d’Hester était intéressant à inclure dans le package horreur psychologique.

Mais ne boudons pas notre plaisir et saluons un travail de haute volée, de fond, nous présentant un univers riche, foisonnant et cohérent, où une simple ligne de dialogue sur les libellules et leur lien avec les serpents montre d’une part un folklore étendu mais se trouve être d’une importance capitale pour la suite.

D’autant que la fin est à la hauteur de la lecture, un climax inévitable monté en pression dans les derniers numéros et magistralement mis en image par Tyler Crook décidément très inspiré et motivé sur ce titre. Le parcours de la petite Emmy est notamment impressionnant en richesse et en densité, que cela soit dans le bon ou le mauvais. Les choix qu’elle doit faire, qu’elle doit assumer notamment sont là aussi d’une violence inouïe pour une femme aussi jeune qui a déjà tant souffert, ajoutant une intensité émotionnelle qui ne nous lâche qu’à la fin. Les dernières pages sont contemplatives, de magnifiques planches montrant le comté après le choc final, et on se surprend enfin à pouvoir reprendre sa respiration. Les comics d’horreur ne sont pas légion, mais en voilà un bon !

Liste d’interviews : http://www.multiversitycomics.com/tag/harrow-county-observer/
Chaîne youtube de Tyler Crook : https://www.youtube.com/channel/UCDR6hEg9jtahZCJjApv5zjQ
Page web de Cullen Bunn : http://www.cullenbunn.com/

Matthieu

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.