Il y a les comics de super héros, avec des gars et filles en spandex qui se tapent contre un méchant cosmique. Et, comme dans tous les mediums, il y a des œuvres qui vont au delà de leur statut et qui dissèquent leur propre matière. La trilogie de Warren Ellis en fait clairement partie avec le style tout particulier du truculent britannique.

Pour ceux qui ne connaitraient pas Ellis, il fait parti de cette vague de la perfide Albion dans les années 80/90 qui viennent revigorer les comics US. Avec lui, de grands noms, Alan Moore, Neil Gaiman, Grant Morrisson qui viennent notamment faire les très beaux jours du label Vertigo chez DC Comics. Chez ce dernier, Ellis a commis le savoureux Transmetropolitan avec son journaliste aussi génial qu’insupportable, puis a surtout marqué les esprits en reprenant le titre Stormwatch, puis The Authority où les super héros sont devenus réalistes, sales, trashs, bourrés peut être de bonnes intentions mais aussi de lourdes tares personnelles. Cette dimension bien plus grise et nuancée entame une mise en abîme du genre de super héros, qui se poursuit sans retenues ici.

Trois récits donc dans ce beau volume édité en VF chez HiComics, où l’on ne parle pas vraiment de héros mais de citoyens qui prennent les choses en main, de vigilantes, d’armes humaines et même de Dieux fabriqués par l’Homme lui même. Tout commence ainsi avec Black Summer, où l’un des metahumains américains semblent se retourner contre le système en place et voulant redonner au peuple sa liberté. Le lecteur découvre ainsi une Amérique post 11 novembre, en proie à une violence indistincte, où des citoyens acceptent de devenir de vraies armes humaines pour faire revenir l’ordre et la justice. Là où le comics de base s’arrête, Black Summer va ainsi plus loin, montrant de plein fouet l’hypocrisie de la situation, sa stupidité même, comme si des gens « supérieurs » avec des pouvoirs étaient la solution.

Profondément réaliste, le gouvernement US dans ces plus vils travers est aussi un acteur majeur ici, manipulant, ordonnant, mentant et trichant à un peuple qui n’est pas exemptée de critiques. Ce dernier est ainsi parfaitement amorphe, résigné peut être, sachant être cocu sans ne rien tenté. Il s’agit d’ailleurs de des points forts des récits d’Ellis ici, le peuple, les gens, nous, les simples humains, ont un rôle important, là où cet aspect est quasi inexistant dans les comics classiques. Hors, ces mecs là sont quand là avant tout pour nous sauver non?

Bref, au milieu de ceci, un idéaliste, en dehors d’un système qu’il conchit mais auquel il a participé, tente de sauver les meubles. Seules bribes positives dans un récit anxiogène et cataclysmique, ce pauvre Tom Noir essaie ainsi de réunir amis et proches, se dresse devant la folie qui a pris les Etats Unis où les propres armes censées les défendre leur pète à la gueule en entraine le pays dans une spirale inéluctable.
Tom est donc l’entrée pour le lecteur, un bon gars qui a fait des choix compréhensibles, qui a fait des erreurs qu’il a payé et qui nous fait dire : « j’aurais fait quoi à sa place? Peut être pareil… ». Au delà de lui, Ellis tire à boulets sanglants sur une Amérique parano, refermée sur elle même, qui persiste à participer à une course à l’armement qui n’est clairement pas la solution. A l’image d’un groupuscule terroriste formé par la CIA dans notre monde, nous découvrons ces hommes et femmes transformés en armes vivantes dont le plus puissant décide de pousser plus loin sa mission d’abattre le mal. en tuant lui même le pire d’entre eux. Le président des U.S.A.!

 

Alors qu’elle semble sous contrôle, cette Amérique explose complètement, montrant que tout ceci n’est que façade, que leur système n’existe que pour les maintenir dans une illusion commerciale, et non une société solide et saine. Vous l’avez compris, c’est cette Amérique qui nous énerve, impérialiste, lobbyiste, qui fonce vers une utopie irréalisable en marchant sur tous les autres.

Si l’attaque d’Ellis est un peu facile, et si la méthode n’est pas la plus subtile, l’histoire est enrichie avec des personnages autour de Tom Noir, super héros ou ex-super héros, devenus terroristes, collabos ou en fuite. L’auteur nous les présente petit à petit, dévoilant l’un puis l’autre, leurs histoires communes par de courts flashbacks qui informent sans alourdir le récit. La curiosité nous pique même d’en savoir plus sur eux, sur ces personnes normales devenues supers, jusqu’à simplement vouloir voir leurs visages derrière les masques. Ellis, en plus de sa diatribe féroce, ajoute un supplément d’émotion et d’empathie bienvenu avec des jeunes hommes et femmes dépassés, dont le monde illusoire explose en plein vol.
Si on peut regretter un semi happy ending assez éloigné du cauchemar dans lequel sont plongés les personnages, il reste de la lecture de Black Summer une claque sans concession devant le monde cynique et violent dépeint par Warren Ellis, car même si nous savons que ce n’est qu’un comics, le parallèle avec le monde réel est bien trop présent pour ne pas avoir un goût amer après la dernière page.

Le volume enchaîne avec No Hero qui prend cette fois ci un point de vue plus personnel et plus intime même. Dans une Amérique (et par delà elle, le monde sans doute) qui s’enfonce là aussi dans la violence, des hommes et femmes rejoignent le magnétique Carrick Masterson pour former un groupe de vigilantes masqués œuvrant pour le bien. Moins fun et cool que le Kick Ass de Millar, No Hero est ainsi un pamphlet sur le vigilantisme et notamment ses travers.
Tout comme Black Summer, Ellis se sert de ses personnages et de situations pour apporter des questions sur le rôle du super héros, ou du moins, de celui qui va venir nous aider lorsque nous autres, les braves gens, vivons notre vie. Les courses, les sorties entre amies ou avec son compagnon, voilà simplement ce que nous demandons. Malgré qu’un système existe pour nous protéger, celui ci est faillible, et c’est là qu’interviennent les vigilantes de Carrick Masterson. Mais derrière cette image quasi parfaite, Ellis craque le masque du vigilante : de quel droit se substitue t’il à la police et se permet-il d’intervenir activement, et est-ce vraiment par pure bonté d’âme ou par arrogance, mue par un besoin de vengeance, de réhabilitation, un besoin de se sentir supérieur? Car après tout, il agit selon ses standards propres qui ne correspondent pas au reste du monde et la solution qu’il propose n’est elle pas après tout de la violence sur de la violence?


Toutes ces thématiques sont à la lisière des comics de super héros en général qu’Ellis continu donc d’approfondir sans pour autant se la jouer moralisateur ni alourdir son récit. Ce dernier est avant tout concentré sur un jeune idéaliste qui désire devenir un vigilante avant tout et qui va permettre au lecteur d’entrer avec lui dans cette nouvelle vie pour vite en découvrir le côté obscur. Car bien entendu, nous ne sommes pas chez les propres et lisses Avengers et même si ce n’est pas non plus aussi trash que The Boys de son compatriote Garth Ennis, le groupe géré par Masterson n’est pas juste des bons samaritains masqués. Manipulation, influence, pouvoir, politique… nous retrouvons les thèmes de Black Summer sous un autre angle et au final se détache du côté macroscopique pour se recentrer sur l’humain. Pouvoirs ou non. Un humain reste un humain et l’Enfer est pavé de bonnes intentions. Malgré d’évidentes similitudes, No Hero n’est pas une redite de Black Summer, fort heureusement. L’angle d’approche est différent, le référentiel également et No Hero dispose même d’un twist final imprévu et qui fait mouche. Si on ressort de cette histoire avec moins d’amertume sur nous même que Black Summer, l’histoire de ce pauvre jeune homme rêveur et naïf ne laisse pas indifférent.

Pour l’ultime récit du volume, Supergod, Ellis porte cette fois ci le niveau bien au dessus des pauvres hommes. c’est clairement de Dieux dont il s’agit. Au cours d’une courses à l’armement hélas trop réaliste, les Hommes se sont crées des Dieux de toutes pièces pour les lancer sur l’échiquier mondial.
Raconté de manière originale sous forme de flashback par un agent anglais alors que la fin du monde est proche, le lecteur assiste alors impuissant à la création d’entité possiblement divine et l’impact massif sur l’Humanité entière. Cette dernière est d’ailleurs prise pour cible par Ellis qui pointe notre besoin animal de dépendre d’un Dieu, de quelque chose pour expliquer notre existence, au point de faire des choses innommables en son nom. Le parallèle une nouvelle fois avec la terreur qui nous secoue à l’heure actuelle est évident mais à nouveau, l’auteur ne résume pas juste son œuvre à ce message et comme précédemment, l’enrobe dans un paquet plus séduisant, évitant ainsi le piège du donneur de leçon.


Donc, le narrateur anglais, qui d’ailleurs communique avec les USA sans prendre des gants avec cette nation qui se permet de jouer à des jeux qu’elle ne maîtrise pas, est un excellent moyen de porter le récit. Narrant l’arrivée du premier Dieu anglais, la naissance de l’Hindou, du Russe, du Chinois, de l’Arabe et de l’Américain bien sûr, il nous montre que ces Dieux sont dans un premier temps liés totalement à l’histoire humaine, à la géopolitique, la même qui nous font faire des guerres pour du pétrole. Supergod est ainsi riche en interprétations sur la nature humaine et son rapport à elle même. Sommes-nous perdus sans nos Dieux? Est-ce un réel besoin génétique ou allons nous finir par nous en défaire? Et si nous n’étions pas (ou plus) dignes d’eux tout simplement? A moins que ces Dieux ne soient des faux, crées par l’Homme pour avant tout dépasser sa condition, ce qui est un pécher divin. Ou simplement une idée particulièrement naze!
Ellis n’apporte pas de réponses précises, laissant le lecteur se faire porter par cette histoire intense et dramatique à l’ambition démesurée, menant une humanité perdue, battue vers son inéluctable fin. D’ailleurs, avec le recul, je me permettrais le conseil de lecteur suivant : No Hero pour commencer au niveau personnel et la quête de super pouvoirs. Black Summer pour le niveau groupe et ses rapports au monde, puis Supergod enfin et sa dimension divine.

En conclusion

Un bon pavé donc extrêmement riche avec 3 œuvres qui au final se complètent plus qu’elles ne se supplantent. Le talent de conteur de Warren Ellis insuffle sa personnalité à chacune d’entre elle pour nous offrir un comics de super héros vraiment pas comme les autres, à la frontière entre le medium et le monde réel en dehors des pages. C’est puissant, intense, violent, intelligent et magnifiquement mis en image par Juan Jose Ryp, dessinateur espagnol dont le style ultra fouillé et regorgeant de détails ne serait pas renié par le grand Geoff Darrow.

La violence qui se dégage de son trait très réaliste porte les histoires d’Ellis avec notamment quelques doubles pages sur Black Summer particulièrement marquante. Garrie Gastonny est l’artiste indonésien de Supergod avec un style peut être moins percutant que Ryp, plus classique (encore que sa page Deviant Art est bluffante). Sa narration est quasi parfaite pour nous conter cette histoire qui aurait pu être rébarbative. Alternant des styles de découpages différents, il insuffle un rythme effréné à l’histoire et les couleurs sombres et anxiogènes de Digikore Studio finissent le travail, donnant un sentiment constant de malaise à la lecture.

Un dernier mot sur l’intéressante édition de HiComics avec sa couverture cartonnée en dur et 3 longs récits pour un prix très abordable.

 

Blog de Juan Jose Ryp : http://juanjoseryp.blogspot.com/
Deviant art de Garrie Gastonny : https://thegerjoos.deviantart.com/

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