Le comic n’est plus seulement un monde de personnage en cape en proie à des ennemis aux pouvoirs colossaux. Il se trouve être un véritable laboratoire d’idées où fourmillent les projets les plus audacieux et novateurs.
Casterman avec sa collection Paperback l’a bien compris en mettant en avant ce type de publication afin de proposer un autre regard sur les publications américaines.
Il nous propose cette fois-ci, au temps des reptiles un album muet qui invite le lecteur à suivre chaque aspect de la vie d’un de ces géants à travers le regard d’un Spinosaure.
Ce tome contemplatif de Ricardo Delgado montre sans détours la lutte, de chaque instant, pour la survie dans cet univers sauvage et immersif.

L’histoire en deux mots

Dans le crétacé ensoleillé, un dinosaure solitaire déambule dans un paysage aride à la recherche de nourriture. Sa gueule marquée par de larges cicatrices montre les difficultés de survie dans ce monde où réside la loi du plus fort. Après quelques recherches, il tombe sur une forêt qui lui apportera eau et nourriture mais derrière ce répit apparent se cachent de nombreux dangers. Un combat pour la survie s’engage à chaque instant dans une nature sauvage et cruelle.

Le scénario

L’histoire de cet album n’en est pas forcément une. À l’instar d’un documentaire animalier le narrateur resté avec le lecteur en observateur afin que ce soit le dinosaure qui dessine au fur et à mesure la trame avec son quotidien. Ce procédé est une véritable bonne idée tant le scénariste disséqué avec minutie chaque action du Spinosaure.
Le lecteur découvre avec curiosité ce quotidien semé d’embûches pour survivre. En effet, il est particulièrement précis sur chaque aspect comportemental, il ne caractérise pas la bête uniquement sur son visage belliqueux voire violent, il traduit sa ruse mais aussi sa stratégie pour survivre en n’hésitant pas à se cacher ou refuser un combat qu’il s’est perdu d’avance. En représentant cela, il humanise un peu ce reptile géant le rendant fascinant et permettant au lecteur de s’attacher à ce protagoniste hors norme.

La vie secrète des dinosaures

Ricardo Delgado décrit parfaitement la solitude de l’animal dans ce climat violent, les grandes phases d’errance introduisant et terminant le récit sont de véritable marqueur narratif. Il poursuit cette juste retranscription en développant une rencontre avec une femelle Spinosaure, raconté de manière presque romantique et apportant une dose de douceur appréciable dans ce monde sauvage. Cette histoire dans l’histoire permet de découvrir de manière un peu romancée les parades et les rites amoureux de ces géants d’écailles.

Le scénariste ménage une nouvelle fois le lecteur avec un épisode rapportant la couve de la femelle Spinosaure, offrant ainsi une nouvelle parenthèse tendre.
Cependant l’auteur ne se contente pas de braquer son projecteur sur son protagoniste principal, il évoque également le comportement des autres dinosaures qu’ils soient herbivores ou carnivores en montrant leur manière de chasser ou leur vie du groupe. Cette histoire en arrière-plan est tout aussi intéressante que celle de la trame principale et permet d’enrichir cette dernière.Il dégage de la narration de ce tome comme un sentiment d’aboutissement absolu car sans aucun dialogue, Ricardo Delgado, parvient à retranscrire méticuleusement cette vie oubliée. Toutes ses qualités indéniables font de cette bande dessinée muette un modèle du genre où le lecteur imagine chaque son pour ainsi mieux s’immerger dans cette expérience de lecture

Le dessin

Ricardo Delgado livre un tome remarquable. Son travail de storyboarder est une raison clé du succès de ce tome porté principalement sur le dessin. En effet, cette aventure graphique repose essentiellement sur ce talent à disséquer chaque scène de manière intelligible tout en permettant la narration entre les cases. L’ébauche du dessinateur est d’une précision incroyable, et parvient malgré un trait que l’on devine rapide à montrer chaque détail des dinosaures. De plus, il parvient à faire vivre ces animaux disparus de manière saisissante.
En effet, on perçoit presque leurs cris à travers les cases lors des scènes d’affrontement et le lecteur parvient à lire les émotions de ces géants d’un autre temps. Au fil des pages et des créatures rencontrées le liseur perçoit l’immense travaillé de recherche du dessinateur afin d’être au plus près des caractéristiques physiques et comportementales de ces reptiles. Il réussit le tour de force incroyable de présupposer les émotions de ces créatures sauvages en retranscrivant justement leurs instincts primaires comme la peur ou l’instinct de survie.

Une ambiance réussie

Ricardo Delgado rapporte à merveille aussi les affrontements ou les parties de chasse contribuant au climat de survie ambiant. Que ce soit à travers les traques effrénées ou lors de face à face terrible, il montre la brutalité de chaque combat pour la vie ou la protection de son espèce. Il prouve que le danger est partout comme on peut le voir dès le début de l’album où des dinosaures se disputent les restes d’un herbivore. Ces passages, au-delà de tenter de montrer la réalité de l’époque, apportent une tension agréable au tome. De plus, il retranscrit à merveille la brutalité et les conséquences de ces affrontements avec de grandes cases explicites montrant sans équivoque le sort des vaincus.
La mise en page et le découpage sont au service de l’album et de ces géants disparus témoignant ainsi de Leur Majesté et de leur démesure, avec des grandes vignettes ou des pages complètes. Ces dernières indiquent un élément-clé du récit comme la rencontre entre les deux spinosaures ou le sort réservé au dinosaure terrassé par les diplodocus.

Cependant ce découpage efficace ne serait rien sans l’énorme atout du tome, la mise en couleur. En effet chaque choix chromatique est d’une efficience redoutable. Les teintes choisies pour les ambiances nocturne ou aquatique permettent au lecteur de plonger dans chaque environnement. Cet éventail de couleur fait mouche à chaque fois que ce soit pour montrer l’horreur d’un combat ou l’ambiance calme d’un nid. L’alternance des teintes pastellées pour les passages de calme relatif et de couleurs plus saturées pour les passages violents est un véritable marqueur graphique pour le lecteur afin de connaitre la teneur d’une scène. L’environnement graphique d’ « Au temps des reptiles » est d’une justesse incroyable en tout point et témoigne de la grande implication de Ricardo Delgado dans la réalisation de ce comic résolument différent.

En conclusion

« Au temps des reptiles » est une curiosité du neuvième art qui plaira aux lecteurs aimant cette nature oubliée et désirant revivre au plus près de ces créatures mythiques. Ce tome de qualité indéniable met le dessin et le découpage au premier plan dans un monde sans paroles où la survie règne en maître.

Vivien

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